Price-to-Book (P/B) : pourquoi je m'en méfie de ce ratio
2026-07-16 · Par Lubin Danilo, fondateur de Lubin Investment
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Le Price-to-Book (P/B) compare le prix d'une action à sa valeur comptable, les capitaux propres inscrits au bilan. Un ratio bas peut sembler signaler une action bon marché, mais il ignore si l'entreprise gagne correctement sur ce capital et il devient absurde pour les entreprises qui rachètent massivement leurs actions. Voici pourquoi je lui préfère presque toujours le free cash flow.
C'est quoi, le Price-to-Book ?
Le Price-to-Book (P/B, littéralement prix sur valeur comptable) compare deux choses : ce que le marché paie pour une action, et la valeur comptable de l'entreprise, c'est-à-dire ses capitaux propres tels qu'inscrits au bilan (en gros, tout ce que l'entreprise possède moins tout ce qu'elle doit). Un P/B de 1 veut dire que l'action se paie exactement le montant des capitaux propres par action. Un P/B de 0,5 veut dire que le marché valorise l'entreprise à la moitié de sa valeur comptable. C'est l'un des tout premiers ratios utilisés en bourse, popularisé par Benjamin Graham dans les années 1930, le mentor de Warren Buffett, qui cherchait des actions qui se payaient moins que leur valeur comptable comme filet de sécurité.
L'idée de départ est séduisante : si tu achètes une action à un P/B de 0,5, tu payes en théorie 50 centimes pour chaque euro d'actifs nets que possède l'entreprise. Même en cas de liquidation, tu devrais récupérer plus que ce que tu as payé. C'est un raisonnement qui a très bien fonctionné pendant des décennies, sur des industries lourdes en actifs tangibles : usines, machines, immobilier, stocks.
Comment on le calcule, avec un exemple chiffré
Le calcul est simple : P/B = capitalisation boursière divisée par les capitaux propres (ou, par action, cours de bourse divisé par la valeur comptable par action). Prenons une entreprise imaginaire mais représentative : elle possède 10 milliards d'euros de capitaux propres au bilan et compte 100 millions d'actions en circulation, soit une valeur comptable de 100 euros par action. Si l'action cote 70 euros, son P/B est de 0,7 : le marché la valorise 30 % en dessous de sa valeur comptable. Si elle cote 150 euros, son P/B est de 1,5 : le marché paie 50 % de plus que ce que le bilan affiche.
Jusqu'ici, rien d'étrange. Le problème commence quand on essaie d'utiliser ce chiffre seul pour décider si une action est bon marché ou chère, sans se poser la question suivante : est-ce que cette entreprise gagne correctement de l'argent sur ce capital ?
Le piège numéro 1 : un P/B bas ne dit rien sur la rentabilité du capital
Un exemple réel et récent illustre bien ce piège : Citigroup, la grande banque américaine. En 2022, l'action Citigroup se payait environ la moitié de sa valeur comptable (P/B autour de 0,5). Sur le papier, c'était une affaire en or : payer 50 centimes pour un euro de capitaux propres bancaires. Sauf que le marché avait une bonne raison de la punir à ce niveau : le rendement des capitaux propres tangibles (ROTCE, la mesure du bénéfice que la banque tire réellement de chaque euro de capital qu'elle mobilise) tournait autour de 9 %, nettement en dessous de ce que ses concurrentes JPMorgan ou Bank of America dégageaient. Un capital qui rapporte peu vaut structurellement moins que sa valeur comptable, exactement comme un livret d'épargne à 1 % vaut moins qu'un livret à 5 % pour un même capital déposé.
Depuis, Citigroup a mené des années de restructuration, cédé des activités peu rentables, réduit ses coûts. Résultat : au premier trimestre 2026, son ROTCE est remonté à 13,1 %, une nette amélioration. Et le P/B de l'action a suivi, remontant à environ 1,1 à 1,15 fois sa valeur comptable, l'action se payant désormais au-dessus de son bilan, alors qu'elle se payait la moitié quatre ans plus tôt. Le P/B n'a jamais été le signal utile ici : c'est le rendement du capital qui a tout expliqué, dans un sens puis dans l'autre. Un P/B bas sans savoir si le rendement du capital est bon ou mauvais, c'est décider à l'aveugle.
Le piège numéro 2 : les rachats d'actions peuvent rendre le ratio absurde
Le deuxième piège est encore plus radical : certaines entreprises excellentes ont une valeur comptable négative, ce qui rend le P/B littéralement impossible à calculer normalement. Prends Booking Holdings, la maison mère de Booking.com : fin 2025, ses capitaux propres étaient négatifs de 5,578 milliards de dollars, en baisse encore par rapport aux moins 4,02 milliards de fin 2024. Pourtant Booking reste l'une des entreprises les mieux notées de mon filtre qualité, avec un bénéfice net de 5,4 milliards de dollars sur l'année 2025 et une marge nette de 20,1 %.
Comment une entreprise aussi rentable peut-elle avoir des capitaux propres négatifs ? Par les rachats d'actions. Quand une entreprise rachète massivement ses propres actions (Booking y a consacré 6,4 milliards de dollars rien qu'en 2025), elle réduit mécaniquement ses capitaux propres au bilan, sans que ça dise quoi que ce soit de négatif sur sa santé financière. C'est même souvent le signe inverse : une entreprise qui génère plus de cash qu'elle n'a besoin d'en réinvestir, et qui choisit de le redistribuer aux actionnaires existants en réduisant le nombre d'actions en circulation. Pour ce genre d'entreprise, le P/B n'est pas juste peu fiable, il est mathématiquement inutilisable.
Pourquoi ma méthode préfère (presque toujours) le P/FCF
Pour ces deux raisons, ma méthode s'appuie presque toujours sur le P/FCF (price-to-free-cash-flow, le prix de l'action divisé par le cash réellement généré chaque année) plutôt que sur le P/B. Le P/FCF mesure directement ce qu'une entreprise produit comme cash disponible, indépendamment de la façon dont son bilan comptable a été façonné par des décennies d'acquisitions, de dépréciations d'actifs ou de rachats d'actions. Deux entreprises qui génèrent exactement le même cash peuvent avoir des bilans comptables radicalement différents selon leur historique : une chose à surveiller que j'explique plus en détail dans mon article sur les rachats d'actions.
Ce défaut est particulièrement marqué pour les entreprises de logiciels, de services ou de plateformes numériques : leur valeur réside dans leur marque, leurs algorithmes, leurs contrats clients, des actifs immatériels que la comptabilité ne valorise presque jamais correctement au bilan, quand elle les valorise. Une entreprise peut valoir des dizaines de milliards de dollars en bourse pour quelques centaines de millions de capitaux propres comptables, sans que ce soit une bulle : c'est juste que le P/B n'a jamais été conçu pour ce type de modèle économique.
Le P/B n'est pas inutile partout : le cas des banques et assureurs
Il y a une exception importante où le P/B garde un vrai sens : les banques et les assureurs. Leur bilan est presque entièrement composé d'actifs financiers (prêts, obligations, liquidités) dont la valeur comptable se rapproche davantage de la valeur économique réelle qu'une usine amortie depuis vingt ans. C'est pour ça que les investisseurs bancaires continuent de suivre le P/B, à condition de toujours le croiser avec le rendement du capital (ROE ou ROTCE), exactement comme l'exemple Citigroup ci-dessus. Un P/B bas ET un rendement du capital qui s'améliore, c'est un signal bien plus solide qu'un P/B bas tout seul.
Comment j'utilise ce ratio concrètement
Dans ma méthode, je regarde en priorité le P/FCF pour juger si une action est chère ou bon marché, parce qu'il fonctionne pour à peu près tous les modèles économiques, des banques aux logiciels. Je ne rejette pas totalement le P/B : je le garde en tête pour les secteurs financiers, toujours accompagné du rendement du capital, jamais seul. Et je m'en méfie fortement, voire je l'ignore, pour toute entreprise à forte intensité de rachats d'actions ou à actifs majoritairement immatériels, où il peut littéralement ne rien vouloir dire. C'est exactement le genre de nuance que je voulais pouvoir appliquer en quelques secondes à n'importe quelle action, ce qui m'a poussé à construire mon outil d'analyse fondé sur le P/FCF plutôt que sur la valeur comptable.
- Le Price-to-Book (P/B) compare le prix d'une action à ses capitaux propres comptables ; un P/B de 0,5 veut dire que le marché paie moitié moins que la valeur comptable.
- Piège 1 : un P/B bas sans regarder le rendement du capital ne dit rien. Citigroup se payait 0,5 fois sa valeur comptable en 2022 (ROTCE d'environ 9 %) et environ 1,1 à 1,15 fois en 2026, après une remontée du ROTCE à 13,1 %.
- Piège 2 : les rachats d'actions massifs peuvent rendre les capitaux propres négatifs, comme chez Booking Holdings (moins 5,578 milliards de dollars fin 2025), sans que ce soit un signe de faiblesse : le P/B devient alors inutilisable.
- Ma méthode préfère le P/FCF (prix sur cash généré), qui fonctionne pour tous les modèles économiques, y compris les entreprises à actifs immatériels ou fortement rachetées.
- Le P/B garde un vrai sens pour les banques et assureurs, à condition de toujours le croiser avec le rendement du capital (ROE, ROTCE), jamais utilisé seul.
FAQ
Comment calculer le Price-to-Book (P/B) d'une action ?
P/B = capitalisation boursière divisée par les capitaux propres, ou cours de l'action divisé par la valeur comptable par action. Un P/B de 1 veut dire que l'action se paie exactement le montant des capitaux propres du bilan par action.
Un P/B inférieur à 1 est-il toujours une bonne affaire ?
Non. Un P/B bas peut simplement refléter un rendement du capital faible, comme Citigroup en 2022 (P/B environ 0,5, ROTCE environ 9 %). Il faut toujours croiser le P/B avec le rendement du capital avant de conclure qu'une action est sous-évaluée.
Pourquoi certaines entreprises ont-elles des capitaux propres négatifs ?
Le plus souvent à cause de rachats d'actions massifs et répétés, qui réduisent mécaniquement les capitaux propres au bilan sans refléter une faiblesse financière. Booking Holdings, très rentable, avait des capitaux propres négatifs de 5,578 milliards de dollars fin 2025.
Le P/FCF est-il toujours meilleur que le P/B ?
Pour la grande majorité des entreprises, oui, parce qu'il mesure le cash réellement généré plutôt qu'une valeur comptable historique. Le P/B garde un intérêt pour les banques et assureurs, à condition de toujours le croiser avec le rendement du capital.
Le P/B est-il utile pour analyser une banque ?
Oui, plus que pour la plupart des secteurs, parce que le bilan d'une banque est presque entièrement composé d'actifs financiers proches de leur valeur économique réelle. Mais il doit toujours être lu avec le rendement du capital (ROE, ROTCE), jamais seul.
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À propos de l'auteur
Écrit par Lubin Danilo, fondateur de Lubin Investment. Investisseur particulier autodidacte, l'analyse fondamentale me passionne et m'a donné d'excellents résultats. Cela fait désormais trois années que ma performance bat le S&P 500. Mais analyser chaque action me prenait trop de temps : des sites aux données incomplètes, des méthodes de calcul et des critères jamais alignés sur les miens. Et repérer les meilleures actions était tout aussi chronophage, même avec ma liste de critères bien définie. J'ai donc mis mon expérience en développement à profit pour créer ce logiciel, bâtir ma stratégie d'investissement sur les résultats de celui-ci et en faire profiter les gens partageant la même passion que moi. Il juge séparément la qualité d'un business et son prix, à partir de critères inspirés de la littérature financière (Warren Buffett, Michael Mauboussin, Aswath Damodaran).