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Une action est-elle chère ? Compare-la à elle-même

2026-10-13 ·

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Une action est chère ou bon marché d'abord par rapport à elle-même. Je regarde où se situe sa valorisation actuelle dans son propre historique : Adobe n'a été aussi peu valorisée que dans 3 % des mesures, Visa l'est plus que 78 % du temps. Ce repère ne tranche pas seul, il pose la bonne question.

Le piège de la comparaison avec le voisin

Le premier réflexe quand on se demande si une action est chère, c'est de regarder ses voisines. Le secteur vaut 25 fois son cash, celle-ci 18 fois : elle serait donc bon marché. Le raisonnement a l'air sérieux, et il est presque toujours trompeur. Deux entreprises du même secteur n'ont ni la même marge, ni la même croissance, ni la même solidité. Les mettre côte à côte revient à comparer le prix au mètre carré d'un studio parisien et d'une longère bretonne en disant que la seconde est une affaire.

Je préfère poser la question autrement : combien le marché a-t-il accepté de payer pour CETTE entreprise, au fil des années ? Pour y répondre j'utilise le P/FCF (price-to-free-cash-flow). Le free cash flow, c'est l'argent qui reste vraiment dans les caisses une fois les factures payées et les investissements faits. Le P/FCF divise la valeur de l'entreprise en bourse par ce cash annuel : un P/FCF de 12 veut dire que tu paies l'équivalent de douze années de cash. Plus il est bas, moins l'action est valorisée.

Ensuite, je prends toutes les mesures passées de ce ratio pour la même entreprise, et je regarde quelle part d'entre elles était inférieure ou égale à la valeur d'aujourd'hui. C'est le percentile. Un percentile de 3 signifie que, dans seulement 3 % des mesures disponibles, l'action a été aussi peu valorisée qu'aujourd'hui. Un percentile de 88 signifie qu'elle a été plus chère à peine 12 % du temps. L'échelle dépend de la profondeur d'historique de chaque société, donc je ne la compare pas d'une entreprise à l'autre avec une précision scientifique. Elle sert à se situer, pas à calculer. Et je m'en sers toujours après avoir jugé la qualité du business, jamais à la place : une entreprise médiocre au plus bas de son histoire reste médiocre.

Adobe et Copart : le même signal, deux histoires

Prenons les deux exemples les plus nets de mon screener. Adobe se valorise aujourd'hui 11,7 fois son free cash flow, ce qui la place au 3e percentile de son propre historique. Autrement dit, sur la durée mesurée, l'éditeur de Photoshop n'a quasiment jamais été aussi peu valorisé. Copart, la plateforme d'enchères de véhicules accidentés, affiche 19,6 fois son cash et un percentile de 2. Les deux sont au plancher de leur histoire. Pour autant, ce n'est pas le même plancher.

Adobe a une marge de free cash flow de 32,7 % : sur 100 euros de ventes, près de 33 finissent en cash disponible. Son cash par action progresse d'environ 13 % par an, aidé par un nombre d'actions qui recule de 3,1 % par an grâce aux rachats. Surtout, le dernier trimestre ne ressemble pas à une entreprise en déroute : le communiqué du 10 septembre annonce un chiffre d'affaires record de 6,76 milliards de dollars, en hausse de 13 %, et une prévision annuelle relevée. L'entreprise y indique aussi que ses revenus liés à l'intelligence artificielle ont plus que doublé, sans publier le montant de départ, donc je n'en tire aucune conclusion chiffrée. Ce que le percentile me dit ici, c'est que le marché a puni la peur de l'IA bien plus que les résultats. Reste à savoir si cette peur est justifiée, et c'est un vrai débat : un nouveau directeur général arrive le 1er décembre et le poste de directeur financier est tenu par un intérimaire. Une décote peut aussi signaler une transition mal préparée.

Copart raconte autre chose. Sur cinq ans, son cash par action a crû d'environ 17 % par an, avec une marge de free cash flow de 28 %. Mais son dernier exercice, clos le 31 juillet, a stagné : selon son communiqué du 10 septembre, le chiffre d'affaires n'a progressé que de 0,4 % et le bénéfice par action a reculé de 1,59 à 1,55 dollar. Au quatrième trimestre, les frais généraux ont bondi de 16,6 % et le bénéfice net a perdu 17,4 %. L'entreprise explique en partie le recul américain par la base de comparaison de l'année précédente, qui contenait des revenus exceptionnels liés aux ouragans Helene et Milton. Le bas percentile de Copart est donc un signal d'une autre nature : le marché ne panique pas sur une peur lointaine, il constate que la croissance s'est arrêtée. La question n'est plus « l'IA va-t-elle la détruire ? » mais « cet arrêt est-il passager ou durable ? ».

C'est toute la valeur de la méthode. Le percentile ne donne jamais la réponse, il force à formuler la bonne question. Dans les deux cas, je dois ensuite expliquer pourquoi le multiple a baissé, puis juger si cette raison tient. Sans cet outil, j'aurais vu deux « actions pas chères » et je les aurais confondues.

Visa et Coca-Cola : quand la cherté a une explication

Le raisonnement marche dans l'autre sens. Visa se valorise 39,5 fois son cash, un niveau supérieur à 78 % de ses mesures passées. Coca-Cola, 31,5 fois, supérieur à environ 88 % des siennes. Pris isolément, ce sont des signaux d'alerte : à ces niveaux, le marché paie déjà beaucoup pour l'avenir. Mais ils ne racontent pas la même chose, et c'est encore la qualité du business qui départage.

Visa dégage une marge de free cash flow de 47,1 %, une des plus élevées que je mesure, un cash par action en hausse d'environ 13 % par an et des rachats qui réduisent le nombre d'actions de 3,7 % par an. Son réseau de paiement fonctionne comme un péage : plus il y a de commerçants et de porteurs de cartes, plus il est difficile à contourner. Un multiple élevé pour une machine pareille s'explique. Il laisse simplement peu de marge d'erreur : si la croissance déçoit, le multiple peut revenir vers sa moyenne et l'action perdre de la valeur sans que l'entreprise ait fait quoi que ce soit de mal. Coca-Cola, elle, croît plus lentement, d'environ 5 % par an de chiffre d'affaires, avec une marge de free cash flow de 24,9 %. Pour moi, un multiple aussi haut sur une croissance aussi modérée est plus difficile à justifier. C'est une lecture personnelle, pas un fait : l'attrait pour la stabilité d'un dividende peut aussi expliquer le prix.

Le percentile haut n'est donc pas un « ne pas acheter » automatique, pas plus que le percentile bas n'est un « acheter ». PayPal le montre : 11,5 fois son cash, 8e percentile, avec un cash par action en hausse d'environ 12,5 % par an. Sur le papier, c'est le même profil qu'Adobe. Il me reste pourtant à expliquer pourquoi le marché ne lui accorde pas davantage, et la marge de free cash flow, de 13,3 %, est bien plus faible que celle d'Adobe. Un multiple bas sur une activité moins rentable est une moindre anomalie.

La règle en trois questions

Voici comment je procède, dans l'ordre. D'abord, je vérifie que l'entreprise est bonne, sans regarder le prix : rentabilité, croissance du cash, rachats d'actions, dette. Ensuite, je situe sa valorisation actuelle dans son propre historique. Enfin, quel que soit le résultat, je cherche l'explication du mouvement et je me demande si elle tient. Un multiple bas parce que le marché a peur d'un risque exagéré, c'est une opportunité possible. Un multiple bas parce que la croissance a disparu, c'est un piège possible. Les deux produisent exactement le même chiffre.

Je ne prétends pas que ce repère soit infaillible. L'historique peut être court, un changement de modèle économique peut rendre le passé peu pertinent, et un percentile ne dit rien de l'avenir. Mais c'est un meilleur point de départ que le voisin du secteur. C'est précisément ce que j'ai voulu automatiser dans ma méthodologie, pour pouvoir passer n'importe quelle action au crible en quelques secondes, avec la qualité d'un côté et le prix de l'autre. Tu peux voir ce que ça donne sur les fiches d'Adobe, de Copart ou de Visa. Pour la théorie, les travaux d'Aswath Damodaran sur les multiples de valorisation restent une référence.

FAQ

Comment savoir si une action est chère ?

Ne la compare pas seulement à ses concurrentes. Regarde où se situe sa valorisation actuelle dans son propre historique, puis cherche pourquoi elle a bougé. Une action n'est chère ou bon marché que par rapport à ce que son business mérite.

Que veut dire un percentile de 3 pour la valorisation d'une action ?

Dans environ 3 % des mesures passées, l'action a été aussi peu valorisée qu'aujourd'hui. C'est un signal que le marché paie très peu par rapport à son habitude, pas une garantie que c'est une affaire.

Un multiple bas est-il toujours une bonne nouvelle ?

Non. Il peut refléter une peur exagérée, ou une croissance qui s'est vraiment arrêtée. Le même chiffre cache deux situations opposées, d'où l'importance de juger d'abord la qualité de l'entreprise.

Pourquoi comparer à l'historique plutôt qu'au secteur ?

Parce que deux entreprises d'un même secteur n'ont pas la même rentabilité ni la même croissance. Son propre passé est le seul point de comparaison avec la même nature de business.

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À propos de l'auteur

Écrit par Lubin Danilo, fondateur de Lubin Investment. Investisseur particulier autodidacte, l'analyse fondamentale me passionne et m'a donné d'excellents résultats. Cela fait désormais trois années que ma performance bat le S&P 500. Mais analyser chaque action me prenait trop de temps : des sites aux données incomplètes, des méthodes de calcul et des critères jamais alignés sur les miens. Et repérer les meilleures actions était tout aussi chronophage, même avec ma liste de critères bien définie. J'ai donc mis mon expérience en développement à profit pour créer ce logiciel, bâtir ma stratégie d'investissement sur les résultats de celui-ci et en faire profiter les gens partageant la même passion que moi. Il juge séparément la qualité d'un business et son prix, à partir de critères inspirés de la littérature financière (Warren Buffett, Michael Mauboussin, Aswath Damodaran).