Faut-il acheter l'action Air Liquide (AI) en 2026 ?
2026-07-31 · Par Lubin Danilo, fondateur de Lubin Investment
AI.PA : voir l'analyse complète sur Lubin Investment
Air Liquide valide 6 de mes 10 critères de qualité, portée par un moat local puissant et des marges en expansion. Mais son chiffre d'affaires recule depuis trois ans et mon modèle indique une action nettement plus chère que mon prix d'achat raisonnable. Une belle entreprise, mais pas au prix actuel selon mes calculs. Voici pourquoi.
Le monopole local que presque personne ne voit
Air Liquide fournit des gaz industriels et médicaux (oxygène, azote, hydrogène) à des usines et des hôpitaux partout dans le monde. Sur le papier, ça ressemble à une activité banale. En réalité, c'est l'un des moats (avantages concurrentiels durables, ce qui empêche un rival de venir prendre la place) les plus sous estimés de la cote : transporter du gaz liquéfié coûte si cher au-delà de quelques centaines de kilomètres qu'Air Liquide construit ses usines directement sur le site de ses clients, ou juste à côté, sous des contrats qui durent quinze à vingt ans. Une fois l'usine construite et le contrat signé, aucun concurrent ne peut rentabiliser une usine concurrente à quelques kilomètres pour casser les prix : la géographie protège Air Liquide bien mieux qu'un brevet.
Cette position se lit dans les chiffres : la marge nette atteint 13,1 %, et surtout la marge opère en expansion depuis cinq ans (les revenus progressent plus vite que les coûts), un signe que le pouvoir de fixation des prix reste intact malgré un contexte industriel difficile en Europe. Le nombre d'actions en circulation est resté quasiment stable (+0,13 % par an), sans dilution significative pour l'actionnaire existant.
Pourquoi mon filtre ne valide que 6 critères sur 10
Le point qui casse la note parfaite, c'est la croissance. Le chiffre d'affaires d'Air Liquide recule de 3,5 % par an en moyenne sur cinq ans : 29,9 milliards d'euros en 2022, puis 27,6 milliards en 2023, 27,1 milliards en 2024 et 26,9 milliards en 2025. Une partie de cette baisse s'explique par un effet de change et par la répercussion des coûts de l'énergie sur les prix de vente en 2022 (un pic artificiel lié à la crise énergétique post-Ukraine, qui gonflait mécaniquement le chiffre d'affaires facturé), mais la tendance sous jacente reste clairement molle pour une entreprise de cette taille.
Le rendement du capital investi en cash (Cash ROCE, ce que rapporte chaque dollar réinvesti dans l'activité) ressort à 10,2 %, sous mon seuil de 15 %. C'est le prix à payer pour un modèle industriel lourd : chaque nouvelle usine sur site coûte des centaines de millions d'euros et met des années à générer son plein potentiel de cash, contrairement à un éditeur de logiciel qui peut dupliquer son produit à coût quasi nul. La dette nette, elle, se rembourserait en 3,72 années de free cash flow, légèrement au-dessus de mon seuil d'alerte de 3 ans : une conséquence directe des investissements massifs dans l'hydrogène, qui pèsent sur le bilan avant de porter leurs fruits.
L'hydrogène : le pari qui coûte cher aujourd'hui pour demain
Air Liquide investit massivement dans les électrolyseurs (les machines qui séparent l'eau en hydrogène et oxygène grâce à l'électricité) et dans les stations de distribution d'hydrogène, pour équiper à la fois l'industrie lourde qui cherche à décarboner (acier, raffinage, chimie) et la mobilité (véhicules à pile à combustible). C'est un pari de long terme : ces investissements pèsent sur les dépenses en capital aujourd'hui sans encore générer de cash flow significatif, ce qui explique en partie la marge de free cash flow relativement modeste de 9,9 %, juste sous mon seuil de 10 %. Le groupe investit aussi dans les gaz pour l'électronique, un segment porté par la relocalisation de la production de semi-conducteurs en Asie et en Amérique du Nord, plus cyclique mais à plus forte valeur ajoutée.
Le prix : une décote de réputation, pas une décote réelle
Air Liquide se valorise 37,1 fois son free cash flow annuel (P/FCF), un multiple qui dépasse largement mon seuil de vigilance de 25 fois. Beaucoup d'investisseurs particuliers français achètent Air Liquide les yeux fermés parce que c'est une valeur familière, un pilier du CAC 40 réputé défensif. Le problème, c'est que la réputation de qualité ne dit rien sur le prix payé aujourd'hui pour l'obtenir.
Mon modèle de prix d'achat raisonnable, qui projette la trajectoire de cash par action sur cinq ans plutôt que de se fier au seul multiple affiché, situe le point d'entrée à environ 66,37 dollars (l'équivalent en devise de référence de mon modèle) contre un cours actuel de 171,48 dollars. C'est une surcote de 61,3 %. La raison est directe : avec une croissance du free cash flow par action de seulement 1,2 % par an sur cinq ans, un multiple de 37 fois devient très difficile à justifier, même pour une entreprise de cette qualité opérationnelle. Un P/FCF élevé n'est mérité que si la croissance qui l'accompagne l'est aussi, et ici la croissance manque à l'appel.
Le vrai débat
La question à trancher est simple : crois-tu que les investissements dans l'hydrogène et l'électronique vont relancer une croissance aujourd'hui atone, justifiant a posteriori le multiple actuel ? Ou le marché paie-t-il par habitude et par réputation une qualité qui ne s'est pas traduite en croissance depuis trois ans ? Air Liquide reste un actif industriel de très grande qualité (marge en expansion, moat géographique réel, dividende versé sans interruption depuis des décennies avec une progression de 10,2 % par an ces cinq dernières années), mais la qualité du business et le prix de l'action restent deux questions distinctes, comme toujours dans ma méthode.
Comment je tranche
Je juge Air Liquide comme une entreprise de bonne qualité (6 critères sur 10, moat local réel, marges en expansion) mais actuellement chère par rapport à sa propre trajectoire de croissance. La marque et la réputation de valeur défensive ne remplacent pas les chiffres : tant que la croissance du chiffre d'affaires et du cash par action ne repart pas clairement, je n'ai aucune urgence à payer 37 fois le free cash flow. Je garde la fiche d'Air Liquide sous surveillance. C'est exactement pour trancher ce genre de débat entre réputation et chiffres réels que j'ai construit mon outil d'analyse d'actions.
- Air Liquide valide 6 critères sur 10 : moat géographique fort (usines construites sur le site du client, contrats de 15 à 20 ans) et marges en expansion, mais croissance atone.
- Le chiffre d'affaires recule de 3,5 % par an en moyenne sur cinq ans (29,9 milliards d'euros en 2022 à 26,9 milliards en 2025), en partie un effet de normalisation après le pic énergétique de 2022.
- Les investissements massifs dans l'hydrogène (électrolyseurs, stations) pèsent sur le bilan et la marge de free cash flow (9,9 %) avant de porter leurs fruits.
- P/FCF de 37,1x, largement au-dessus de mon seuil de 25x, pour une croissance du free cash flow par action de seulement 1,2 % par an sur cinq ans.
- Mon modèle de prix d'achat raisonnable indique une surcote de 61,3 % : belle entreprise, mais pas au prix actuel selon mes calculs.
FAQ
Quel est le moat d'Air Liquide ?
Un moat géographique : le transport de gaz liquéfié est si coûteux au-delà de quelques centaines de kilomètres qu'Air Liquide construit ses usines directement sur le site de ses clients, sous des contrats de 15 à 20 ans. Aucun concurrent ne peut rentabiliser une usine à proximité pour casser les prix.
Pourquoi le chiffre d'affaires d'Air Liquide baisse-t-il alors que l'entreprise est réputée solide ?
En partie à cause d'un effet de normalisation : 2022 avait été gonflé par la répercussion des coûts de l'énergie sur les prix de vente pendant la crise énergétique post-Ukraine. Depuis, les prix se sont normalisés, révélant une croissance sous-jacente plus molle.
L'hydrogène va-t-il relancer la croissance d'Air Liquide ?
C'est le pari du groupe : des investissements massifs dans les électrolyseurs et la distribution d'hydrogène pour la décarbonation industrielle et la mobilité. Ces investissements pèsent aujourd'hui sur le cash généré sans encore avoir démontré un relais de croissance mesurable dans les chiffres.
Faut-il acheter l'action Air Liquide en 2026 ?
Mon filtre qualité valide 6 critères sur 10, mais mon modèle indique une surcote de 61,3 % par rapport à mon prix d'achat raisonnable, la croissance du cash par action ne justifiant pas encore un tel multiple. Ceci reste une analyse et non un conseil en investissement personnalisé : fais tes propres recherches.
À lire aussi
- Faut-il acheter l'action Vallourec (VK) en 2026 ?
- Faut-il acheter l'action Amadeus (AMS.MC) en 2026 ?
- AZZ (AZZ) : résultats Q1 2027, mon verdict
AI.PA : voir l'analyse complète sur Lubin Investment
À propos de l'auteur
Écrit par Lubin Danilo, fondateur de Lubin Investment. Investisseur particulier autodidacte, l'analyse fondamentale me passionne et m'a donné d'excellents résultats. Cela fait désormais trois années que ma performance bat le S&P 500. Mais analyser chaque action me prenait trop de temps : des sites aux données incomplètes, des méthodes de calcul et des critères jamais alignés sur les miens. Et repérer les meilleures actions était tout aussi chronophage, même avec ma liste de critères bien définie. J'ai donc mis mon expérience en développement à profit pour créer ce logiciel, bâtir ma stratégie d'investissement sur les résultats de celui-ci et en faire profiter les gens partageant la même passion que moi. Il juge séparément la qualité d'un business et son prix, à partir de critères inspirés de la littérature financière (Warren Buffett, Michael Mauboussin, Aswath Damodaran).