Ces actions en dollars ne sont pas toutes américaines
2026-09-07 · Par Lubin Danilo, fondateur de Lubin Investment
Analyser une action sur Lubin Investment
Ce matin, 55 des 100 actions notées parfaites par mon outil se négocient en dollars américains, les 45 autres se répartissent sur quatorze autres devises. Mais le dollar ne veut pas dire Amérique : MercadoLibre est basée à Buenos Aires, Arch Capital et RenaissanceRe aux Bermudes. La devise de cotation dit où l'action s'échange, pas où l'entreprise vit vraiment.
Le réflexe que je corrige tout le temps
Ce matin, 100 actions valident la totalité de mes dix critères de qualité financière sur mon outil d'analyse, le maximum que me renvoie la pagination gratuite de mon propre écran (au-delà, l'accès complet à l'historique est réservé à l'offre payante, je le précise pour rester honnête sur ce que je mesure exactement). Sur ces 100, 55 se négocient en dollars américains. Le réflexe presque automatique quand on voit un prix en dollars : penser entreprise américaine. C'est faux, et l'écart entre les deux est plus large que ce que j'imaginais avant de vérifier ticker par ticker.
Les 45 autres actions se répartissent sur quatorze devises différentes : roupie indienne, euro, livre sterling cotée en pence, dollar de Hong Kong, yen japonais, dollar canadien, roupie indonésienne, franc suisse, won coréen, yuan, dollar taïwanais, cent sud-africain, dollar australien, réal brésilien. Mais l'inverse du réflexe est tout aussi trompeur : une bonne partie des 55 « en dollars » n'a rien d'américain non plus, ni le siège, ni les employés, ni les clients. C'est ce mélange que je détaille ici, chiffres à l'appui, avec trois cas que j'ai vérifiés individuellement plutôt que de me fier à un classement en cache.
| Devise | Nombre de sociétés | Part de l'échantillon |
|---|---|---|
| Dollar US (USD) | 55 | 55 % |
| Roupie indienne (INR) | 8 | 8 % |
| Euro (EUR) | 8 | 8 % |
| Livre sterling en pence (GBp) | 7 | 7 % |
| Dollar de Hong Kong (HKD) | 4 | 4 % |
| Yen japonais (JPY) | 4 | 4 % |
| Dollar canadien (CAD) | 3 | 3 % |
| Roupie indonésienne (IDR) | 3 | 3 % |
| Franc suisse (CHF) | 2 | 2 % |
| Won, yuan, dollar taïwanais, cent sud-africain, dollar australien, réal brésilien | 6 | 6 % |
Le mécanisme qui met une entreprise étrangère en dollars
Une entreprise basée à Buenos Aires ou aux Bermudes peut coter ses actions à Wall Street de deux façons. La première, la plus connue, s'appelle l'ADR (American Depositary Receipt) : une banque dépositaire américaine détient les vraies actions locales en garde et émet en échange un certificat négociable à New York, en dollars, avec un dividende automatiquement converti. La seconde, plus radicale, consiste à faire de la société cotée elle-même une coquille juridique américaine, en général incorporée dans le Delaware, pendant que le siège opérationnel, les employés et les clients restent entièrement à l'étranger. Dans les deux cas, le résultat visible pour toi est identique : un prix en dollars, un ticker à trois ou quatre lettres, l'impression d'acheter une action comme une autre du Nasdaq.
MercadoLibre, la plus grande plateforme de commerce en ligne et de paiement d'Amérique latine, illustre la seconde voie. Son siège social réel se trouve à Buenos Aires, en Argentine, là où travaillent ses dirigeants et où l'entreprise a été fondée en 1999, mais la société elle-même est une coquille incorporée dans le Delaware depuis sa création, comme le confirme chacun de ses dépôts annuels auprès du régulateur boursier américain. Pourquoi ce détour juridique ? Il ouvre l'accès au marché de capitaux le plus profond et le plus liquide du monde, ce qui compte énormément pour une entreprise qui doit lever de l'argent régulièrement pour financer sa croissance, plutôt que de dépendre d'un marché argentin plus étroit et historiquement plus instable.
Bermudes : la capitale improbable de la réassurance en dollars
Deux autres noms de mon échantillon, Arch Capital Group et RenaissanceRe, partagent la même adresse à quelques rues près : Pembroke, aux Bermudes, pas un gratte-ciel de Manhattan. Ce n'est pas un hasard isolé, c'est tout un secteur qui s'y est installé. L'histoire commence en 1992 avec l'ouragan Andrew, qui a infligé aux assureurs américains des pertes record pour l'époque, environ 23 milliards de dollars. Le marché de la réassurance catastrophe s'est retrouvé à court de capacité du jour au lendemain, et près de 4 milliards de dollars de capital frais ont afflué vers les Bermudes en quelques mois pour créer de nouveaux réassureurs, un groupe que le secteur surnomme encore aujourd'hui la « Class of 93 ».
Le mécanisme qui explique pourquoi ces entreprises restent en dollars malgré leur adresse bermudienne : leurs clients sont des assureurs américains qui leur cèdent une part de leurs risques d'ouragan ou de tremblement de terre, et ces contrats de réassurance se négocient en dollars, comme la quasi-totalité du marché mondial de l'assurance dommages. Coter à New York leur donne aussi accès aux mêmes investisseurs institutionnels profonds que MercadoLibre, indispensables pour reconstituer rapidement du capital après une grosse année de sinistres. J'ai déjà détaillé la thèse complète sur ces deux entreprises dans mon analyse d'Arch Capital et mon étude de RenaissanceRe ; je ne la refais pas ici, l'angle de cet article est ailleurs.
Pourquoi ça change vraiment quelque chose pour toi
La différence n'est pas qu'anecdotique, elle change ton exposition au risque de change. Si tu achètes MercadoLibre, Arch Capital ou n'importe quelle des 55 actions en dollars de mon échantillon, ton risque de change en tant qu'investisseur européen s'arrête au taux euro/dollar, exactement le même que pour Apple ou Microsoft, quelle que soit la nationalité réelle de l'entreprise. Si en revanche tu achètes une des 45 actions cotées dans une devise locale, tu ajoutes un second risque de change, indépendant de la performance de l'entreprise elle-même : j'ai détaillé cette mécanique en profondeur, exemples réels à l'appui, dans mon guide sur le risque de change.
Ce que je voulais montrer ici est différent et en amont de ce guide : avant même de calculer un risque de change, il faut savoir de quelle devise on parle vraiment, et le prix affiché ne suffit pas à répondre à la question « cette entreprise est-elle américaine ? ». La qualité du business reste toujours mon premier filtre, la devise et la nationalité ne sont qu'une couche d'information supplémentaire, que j'affiche systématiquement sur chaque fiche de mon outil d'analyse plutôt que de la laisser dans l'angle mort. Tu retrouveras comment je construis chacun de mes dix critères dans ma méthodologie complète.
FAQ
Pourquoi une entreprise étrangère se cote-t-elle en dollars plutôt que dans sa devise locale ?
Deux mécanismes possibles : l'ADR, où une banque américaine détient les vraies actions et émet un certificat négociable à New York, ou l'incorporation directe de la société cotée dans un État américain comme le Delaware pendant que le siège opérationnel reste à l'étranger. Dans les deux cas, l'objectif est le même : accéder au marché de capitaux le plus profond et le plus liquide du monde.
La devise de cotation change-t-elle mon risque de change en tant qu'investisseur européen ?
Oui, mais seulement si l'action n'est pas déjà en dollars. Une action en dollars, quelle que soit la nationalité réelle de l'entreprise, ne t'expose qu'au taux euro/dollar. Une action cotée directement en yen, en roupie ou en couronne ajoute un second risque de change, indépendant de la performance réelle de l'entreprise.
Pourquoi certaines actions britanniques sont-elles cotées en pence (GBp) et pas en livres ?
C'est une convention historique de la Bourse de Londres : la plupart des actions y sont cotées en pence (100 pence pour une livre), pas en livres entières. C'est un piège classique de lecture de données : un prix affiché « 850 » en GBp vaut 8,50 livres, pas 850. Je le signale parce que confondre les deux fausse un calcul de valorisation par un facteur 100.
Comment savoir où est vraiment basée une entreprise avant d'investir ?
La devise de cotation ou le nom du marché ne suffisent pas. Le document le plus fiable est le rapport annuel déposé auprès du régulateur (10-K pour une valeur cotée aux États-Unis, accessible sur SEC EDGAR), qui indique noir sur blanc l'adresse du siège social réel, pas celle de la coquille juridique.
À lire aussi
- Actions étrangères : le risque de change à connaître
- Japon : ces actions de qualité que la France ignore
- Yuanbao (YB) : pourquoi le marché la valorise si peu
Analyser une action sur Lubin Investment
À propos de l'auteur
Écrit par Lubin Danilo, fondateur de Lubin Investment. Investisseur particulier autodidacte, l'analyse fondamentale me passionne et m'a donné d'excellents résultats. Cela fait désormais trois années que ma performance bat le S&P 500. Mais analyser chaque action me prenait trop de temps : des sites aux données incomplètes, des méthodes de calcul et des critères jamais alignés sur les miens. Et repérer les meilleures actions était tout aussi chronophage, même avec ma liste de critères bien définie. J'ai donc mis mon expérience en développement à profit pour créer ce logiciel, bâtir ma stratégie d'investissement sur les résultats de celui-ci et en faire profiter les gens partageant la même passion que moi. Il juge séparément la qualité d'un business et son prix, à partir de critères inspirés de la littérature financière (Warren Buffett, Michael Mauboussin, Aswath Damodaran).