Taïwan : trois actions de l'IA, trois prix très différents
2026-09-29 · Par Lubin Danilo, fondateur de Lubin Investment
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Trois sociétés taïwanaises jamais couvertes ici valident les dix critères de ma grille de qualité : Accton (commutateurs réseau pour l'IA), King Slide (rails de serveurs) et Posiflex (terminaux de caisse). Leur prix diverge : Accton se négocie sous mon estimation, King Slide bien au-dessus, et la décote de Posiflex repose sur un cash exceptionnel.
Pourquoi regarder Taïwan au-delà de TSMC ?
TSMC fabrique les puces, mais un serveur d'intelligence artificielle, ce sont aussi des commutateurs qui relient des milliers de machines entre elles, des rails mécaniques qui les portent dans les baies, des châssis, du refroidissement. Une grande part de cette chaîne est taïwanaise. J'ai déjà consacré un article à TSMC et au risque Taïwan ; cette fois, je regarde les fournisseurs que personne ne cite.
Mon screener en remonte trois qui obtiennent la note maximale de 10 sur 10. Cette note mesure la qualité du business (marges, croissance du cash par action, dette, rendement du capital), jugée séparément du prix. Le prix se juge ensuite avec le P/FCF, le prix de l'action rapporté au cash réellement dégagé chaque année : un P/FCF de 30 veut dire que tu paies 30 ans de ce cash. Le détail est dans ma méthodologie.
Ces trois sociétés valent-elles leur prix ?
| Société (ticker) | Métier | Note | P/FCF (rang dans son historique) | Cours | Prix d'achat estimé | Verdict prix |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Accton (2345.TW) | Commutateurs réseau pour centres de données | 10/10 | 34,7× (23ᵉ percentile) | 1 840 TWD | 2 621 TWD | Décote de 42 % |
| King Slide (2059.TW) | Rails de serveurs | 10/10 | 110,4× (94ᵉ percentile) | 12 045 TWD | 5 397 TWD | Surcote de 55 % |
| Posiflex (8114.TW) | Terminaux de caisse et kiosques | 10/10 | 3,1× (historique indisponible) | 179 TWD | 714 TWD | Décote apparente, cash à vérifier |
Le « prix d'achat estimé » vient de mon modèle : il projette le cash par action dans cinq ans, lui applique un multiple de sortie, puis ramène le tout à aujourd'hui en exigeant 15 % de rendement annuel. Un cours sous ce prix laisse une marge de sécurité, un cours au-dessus n'en laisse pas. Trois notes identiques, donc, et trois verdicts de prix opposés.
Accton : les aiguilleurs des serveurs d'IA
Un commutateur (switch) est l'aiguilleur d'un centre de données : il fait circuler les données entre des milliers de serveurs à des débits de plus en plus élevés. Accton en fabrique en ODM, c'est-à-dire pour le compte de grands clients qui les vendent ou les utilisent sous leur propre bannière. Sa croissance est spectaculaire : chiffre d'affaires du premier trimestre 2026 à 70,1 milliards de dollars taïwanais (TWD), en hausse de 64 % sur un an, puis 39,5 milliards en juillet, en hausse de 72 %, selon Digitimes.
Le contre-poids se lit dans la trajectoire. Le chiffre d'affaires est passé de 110 à 248 milliards de TWD entre 2024 et 2025, et le cash disponible de 7,0 à 29,8 milliards. Mais la marge de cash est de 12 %, contre 19 % en 2023 : l'assemblage de matériel pour de gros clients laisse des marges fines, et ces clients sont peu nombreux. C'est exactement ce que note mon indicateur de résilience : 3,5 sur 5, parce que la demande d'IA est forte mais que la concentration client limite le pouvoir de prix.
Côté prix, Accton se valorise 34,7 fois son cash, ce qui la place au 23ᵉ percentile de son propre historique : elle a été plus chère environ trois quarts du temps. Le marché la punit pour une raison claire, la peur qu'une pause des dépenses des grands opérateurs de centres de données retourne la courbe. Cette peur est légitime, mais elle est déjà largement dans le prix : mon estimation ressort à 2 621 TWD contre 1 840 au cours.
King Slide : le rail à marge de logiciel
Un rail de serveur est la glissière qui permet de sortir une machine de sa baie. Banal ? Plus depuis l'IA : un serveur d'IA dépasse 70 kg contre moins de 50 kg auparavant, et le refroidissement liquide réduit la place disponible, donc les rails doivent porter plus dans un volume plus fin. King Slide détient plus de 30 % du marché mondial de ces rails, qui font 98 % de son chiffre d'affaires, et son chiffre d'affaires de juillet 2026 a bondi de 355 % sur un an. Une usine nord-américaine doit démarrer en septembre 2026.
La conséquence est visible dans les comptes : une marge nette de 56 % et une marge de cash de 59 %, des niveaux que l'on associe à un éditeur de logiciels, pas à un fabricant de pièces métalliques. La raison est simple : la panne d'un rail dans une baie qui vaut des centaines de milliers de dollars coûte infiniment plus cher que le rail. Le client paie donc pour la fiabilité, pas pour l'acier. Le risque : des concurrents chinois, qui font baisser la note de résilience à 3 sur 5.
Le prix, lui, laisse peu de place à l'erreur. King Slide se valorise 110 fois son cash, un niveau que l'action n'avait dépassé que 6 % du temps dans son historique (94ᵉ percentile). Mon modèle suppose une croissance du cash par action de 20 % par an, alors que la réalité est de 51 % par an : l'hypothèse est prudente. Mais elle donne 5 397 TWD contre 12 045 au cours. Il faudrait que l'hypercroissance dure très longtemps pour justifier ce prix, et le moindre ralentissement se paierait cher.
Que disent les trajectoires du chiffre d'affaires et du cash ?
| Société | CA 2023 | CA 2025 | Cash dispo. 2023 | Cash dispo. 2024 | Cash dispo. 2025 | Marge de cash 2025 |
|---|---|---|---|---|---|---|
| Accton | 84,2 Md TWD | 248,3 Md TWD | 16,1 Md | 7,0 Md | 29,8 Md | 12 % |
| King Slide | 5,8 Md TWD | 17,5 Md TWD | 2,9 Md | 4,8 Md | 10,4 Md | 59 % |
| Posiflex | 9,9 Md TWD | 18,2 Md TWD | 1,9 Md | 1,6 Md | 4,5 Md | 25 % |
Les trois doublent ou presque leur chiffre d'affaires en deux ans. La différence est ce qu'ils en font : King Slide transforme plus de la moitié de ses ventes en cash, Accton un huitième, et le cash de Posiflex a fait un bond de 1,6 à 4,5 milliards en un an, ce qui appelle une vérification.
Posiflex : la décote la plus spectaculaire est aussi la plus suspecte
Posiflex fabrique des terminaux de point de vente : caisses, écrans tactiles, kiosques de commande. L'activité reprend fort : chiffre d'affaires du deuxième trimestre 2026 en hausse de 46 % sur le trimestre précédent, à 5,18 milliards de TWD, porté par l'Europe et l'Asie, avec un bénéfice net de 467 millions contre 295 millions au premier trimestre.
Sur le papier, tout crie « bon marché » : 3,1 fois le cash, un prix d'achat estimé à 714 TWD pour un cours de 179, un dividende de 6,5 %. Mais regarde l'écart entre le cash de 2025 (4,48 milliards) et le bénéfice net (1,99 milliard) : le cash vaut 2,25 fois le bénéfice. Quand une entreprise encaisse bien plus que ce qu'elle gagne, c'est très souvent une libération ponctuelle de besoin en fonds de roulement, c'est-à-dire des clients qui règlent leurs factures ou des stocks qui se vident. Ça ne se répète pas chaque année.
Si le cash normal de Posiflex se situe plutôt autour de 2 milliards (mon inférence, pas un chiffre publié), la valorisation passe d'environ 3 à environ 7 fois le cash : encore bas, mais plus le mirage du premier écran. Ajoute un dividende qui absorbe 87 % du bénéfice et une résilience de 0,5 sur 5, parce que le terminal de caisse est un matériel banalisé. Mon verdict : société de qualité, opportunité à confirmer, pas évidence.
Ce que trois notes identiques m'apprennent
Une même note de qualité ne dit rien du prix. Accton est la plus intéressante à ce stade : bon business, mais valorisé comme si le pire était possible. King Slide est peut-être la meilleure entreprise des trois, et pourtant la moins attractive au cours actuel. Posiflex enseigne la prudence : un P/FCF très bas n'a de sens que si le cash qui le produit se répète.
Les risques communs ne sont pas anodins : ces titres cotent en dollars taïwanais, ne sont pas éligibles au PEA, et dépendent du cycle des dépenses d'IA comme de la géopolitique du détroit. C'est le tri que je voulais pouvoir faire pour n'importe quelle action, alors je l'ai construit : les fiches Accton, King Slide et Posiflex détaillent chaque critère. Pour un autre pays où le prix diverge de la qualité, relis l'étude sur l'Indonésie.
FAQ
Peut-on loger Accton, King Slide ou Posiflex dans un PEA ?
Non. Le PEA est réservé aux sociétés européennes. Ces trois valeurs se logent dans un compte-titres ordinaire, chez un courtier donnant accès à la bourse de Taïwan, avec un risque de change sur le dollar taïwanais.
Pourquoi une note de 10 sur 10 ne suffit-elle pas pour acheter ?
Parce que la note mesure la qualité du business, pas son prix. King Slide a la note maximale et se valorise 110 fois son cash : une excellente entreprise achetée trop cher peut décevoir.
Pourquoi la décote de Posiflex est-elle à prendre avec prudence ?
Son cash de 2025 vaut plus de deux fois son bénéfice net, ce qui ressemble à une libération ponctuelle de besoin en fonds de roulement. Sur un cash plus normal, la valorisation serait plutôt autour de 7 fois.
Le risque géopolitique autour de Taïwan change-t-il l'analyse ?
Oui, c'est un risque que je ne sais pas chiffrer et qui pèse sur toutes les sociétés cotées sur l'île. Je le traite comme une raison d'exiger une marge de sécurité plus grande, pas comme un détail.
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À propos de l'auteur
Écrit par Lubin Danilo, fondateur de Lubin Investment. Investisseur particulier autodidacte, l'analyse fondamentale me passionne et m'a donné d'excellents résultats. Cela fait désormais trois années que ma performance bat le S&P 500. Mais analyser chaque action me prenait trop de temps : des sites aux données incomplètes, des méthodes de calcul et des critères jamais alignés sur les miens. Et repérer les meilleures actions était tout aussi chronophage, même avec ma liste de critères bien définie. J'ai donc mis mon expérience en développement à profit pour créer ce logiciel, bâtir ma stratégie d'investissement sur les résultats de celui-ci et en faire profiter les gens partageant la même passion que moi. Il juge séparément la qualité d'un business et son prix, à partir de critères inspirés de la littérature financière (Warren Buffett, Michael Mauboussin, Aswath Damodaran).